Kosovo, le feu communautaire sous la glace onusienne
Enclaves, chômage fluctuant entre 60 et 80 %, corruption et patrouilles de blindés de la K-For… Alors que l’intervention de l’ONU et de l’Otan dans la province serbe du Kosovo, dont l’immense majorité de la population est jeune et albanaise, remonte à 1999, dans ce territoire semblable à un département français tant par sa superficie que par sa population de deux millions d’âmes, le quotidien reste précaire et aucune solution politique satisfaisante ne pointe à l’horizon.
Entre coupures quotidiennes d’eau et d’électricité, inexplicables quand la communauté internationale et le gouvernement kosovar ont injecté 700 millions d’euros dans le secteur électrique en 6 ans, le temps semble s’être figé de Pristina à Mitrovica. Rongées par les mythes, les communautés serbes et albanaises se défient à travers leurs nationalismes exaltés et revendiquent toutes deux le Kosovo comme berceau de leurs cultures et de leurs civilisations. Un conflit national comme il en fourmille dans les Balkans. National et non religieux, même si les Albanais sont majoritairement musulmans et les Serbes orthodoxes et si mosquées ottomanes et églises ont successivement brûlé durant la guerre.
Commencées et conclues dans ce territoire sans accès à la mer, les guerres de l’ex-Yougoslavie ont causé sur cette terre des fractures « qu’il faudra 50 ans pour enterrer », selon les plus optimistes, qu’ils soient serbes ou albanais.
La cicatrice principale est la ville de Mitrovica, coupée en deux par un mur de la honte invisible. Mitrovica Nord vit dans la paranoïa. Ici, les Serbes s’entassent là où ils le peuvent, font flotter leur drapeau, payent en dinars yougoslaves, écrivent en Cyrillique et exhibent quelques vieux portraits de Milosevic. Seule la rivière Ibar les sépare de la plus grande partie de la ville, zone désormais totalement albanaise. Les déplacements massifs de population ont conclu le cauchemar planifié de la purification ethnique. Mitrovica nord, où plutôt, une enclave, puisque sur cette rive de l’Ibar, les Serbes sont coincés entre les trois plus hautes tours, habitées par des Albanais, et Bosna Mahala, le quartier des Bosniaques.
Le pont principal de Mitrovica, longtemps placé sous la garde de la K-For, les troupes de l’Otan, ici sous commandement français, a été rouvert à la circulation pendant l’été 2005. Les Serbes ont manifesté, en vain, pour exiger sa fermeture. Ce passage est pourtant purement symbolique, car de part et d’autre, à moins d’un kilomètre, deux autres ponts laissaient déjà passer piétons et voitures immatriculés dans les deux camps pour de brèves visites.
« Mitrovica est une ville où s’expriment les nationalismes venus de Belgrade et de Pristina, mais c’est aussi un endroit où les gens de différentes communautés ont grandi ensemble et ont parfois gardé des amitiés », espère Berend Brock, coordinateur néerlandais de l’ONG Communauty Building Mitrovica. « La paix viendra des prochaines générations ».
Une autre ONG, Caritas Kosovo a tenté, avec l’aide de la Minuk (Mission Intérimaire des Nations Unies au Kosovo), d’ouvrir un centre culturel multiethnique dans la partie serbe, et aussitôt, le quartier s’est embrasé. Pas question de lâcher un seul appartement, un seul bureau, où des Albanais pourraient s’installer et prendre racines. La mentalité d’assiégés, qui s’est encore renforcée après les violentes ratonnades anti-serbes de mars 2004, a fait capoter le projet.
« Je suis né ici, j’aime Mitrovica, mais en même temps je hais cette ville », témoigne Sokhol Kursumlija, étudiant en architecture de 26 ans. De père turc et de mère serbe, il s’engage, sans trop en attendre, dans des projets multi-communautaires à destination des enfants. « C’est très dur de vivre ici, sous une pression permanente, tout le monde est nerveux. Mitrovica nord, c’est un ghetto dont on ne peut pas sortir. Je connais des Albanais qui vivent au sud, mais je n’y vais jamais. Je ne parle pas la langue et franchement j’ai plutôt peur. Je me fiche de savoir si le Kosovo sera indépendant ou non. Tout ce que je veux, c’est une vie normale, avec un travail, un appartement, une copine, la liberté de circulation… Mais tout le monde est au chômage, il n’y a pas d’avenir et il faudra des années avant de trouver une solution politique aux problèmes du Kosovo. Personne ne sait si l’avenir offrira la guerre ou la paix. En 1999, j’étais étudiant à Pristina. Les politiciens ont choisi la mauvaise voie, j’étais du mauvais côté, comme Serbe j’ai dû m’enfuir, fin de l’histoire. Comme tous les jeunes d’ici, je pense à partir m’installer à l’étranger. La vie est impossible ici, il ne restera que les vieux dans les enclaves ».
La Croix Rouge Internationale a dénombré 2400 disparus albanais pendant le conflit de 1999 et la police de l’ONU estime à 271 morts et 650 disparus les victimes serbes et roms. Des chiffres qui témoignent du déchaînement de violence qui s’est abattu sur la province, mais éloignés des accusations de génocide proférées à l’époque de la fuite de la moitié de la population vers l’Albanie voisine.
Mitrovica, dont le nombre d’habitants affiché oscille entre 80 et 120.000, est depuis un symbole pour les nationalistes serbes qui rémunèrent des nervis, surnommés « gardiens du pont », chargés de surveiller les allées et venues entre les deux zones et de noter les passages au sud des résidents serbes qui devront ensuite s’en expliquer.
« La majorité de la population n’aspire qu’à la paix, mais dans les deux camps le petit pourcentage de radicaux manipule les gens, ce qui est assez facile dans nos sociétés patriarcales », se désole le serbe Dejan Antic, animateur de l’ONG locale Kosovan Nursen Dialogue, soutenue par la Norvège. « Avant la guerre, les gens vivaient ensemble sans problème. C’est cette image de l’ennemi que nous essayons de casser. La seule garantie de sécurité pour l’avenir, c’est de créer des relations de bon voisinage. Si les Serbes détestent les Albanais en général et que l’inverse est vrai, chacun garde des bons souvenirs de ses anciens copains. Il faut briser le cercle vicieux de la guerre sans fin. On n’a pas d’autre solution que de bâtir une nouvelle société. En revanche, je ne sais pas combien de temps cela prendra ».
Dejan Antic est-lui même un réfugié. Sa maison natale près de Podojevo a été détruite lors de heurts communautaires dans les années 90. Installée à Pristina, sa famille a de nouveau été chassée et l’appartement occupé par une famille albanaise. Direction Mitrovica nord pour Dejan qui sera rejoint par sa mère en mars 2004 après que son village ait été brûlé lors des émeutes interethniques.
À deux pas de son bureau dans les locaux de l’OSCE, une centaine de réfugiés serbes survit depuis 1999 dans une école dont les salles de classes ont été transformées en appartement de fortune.
Alex Damjanovic y passe ses journées de chômeur en compagnie de ses trois fillettes. Ancien conducteur de car au village de Dagovica, près de la frontière albanaise, il garde l’espoir de pouvoir retrouver sa vie d’avant. Il veut retourner conduire son bus et rentrer dans sa maison, aujourd’hui occupée par une famille albanaise. En attendant, il additionne ses minuscules pensions versées par Belgrade et la Minuk. Son ami Branko Radicevic n’a pas lui ces illusions de retour, mais en cultive d’autres. Cet ancien professeur de sport n’attend qu’une chose, aller tenter sa chance en Europe de l’Ouest et y demander l’asile.
Malheureusement pour eux, les Roms de Mitrovica ont été assimilés au camp serbe par les Albanais. En 1999 une nuée en furie a totalement dévasté leur quartier, Roma Mahala, situé au sud de l’Ibar. Les maisons, certaines magnifiques, ont été détruites méthodiquement à la masse. Les Roms ont fuit dans la zone nord, au Monténégro, en Serbie, ou plus loin encore. Pour ceux qui restent, Jesa Boriric, employé du Danish Refugee Council, tente de recoller les morceaux et d’apaiser les haines. Il organise régulièrement des matchs de football entre jeunes roms et albanais. Les rencontres ont lieu dans une zone neutre, mais le stade a été bâché afin que nul ne puisse voir que les enfants des deux communautés jouent ensemble, une réalité inacceptable pour les extrémistes. Ces jeux coopératifs multi-communautaires sont au centre de la plupart des projets développés par les ONG locales ou étrangères et financés par la communauté internationale. « Les rencontres entre les jeunes ne font pas de mal, mais quand j’étais enfant, je jouais déjà au foot avec mes copains sans me demander de quelles nationalités ils étaient, et cela n’a pas empêché la guerre », soupire Sokhol Kursumlija. « Le fond du problème ne sera réglé que politiquement ».
Pour les Roms, musulmans, du Kosovo, qui étaient avant-guerre les mieux intégrés d’Europe Orientale, l’existence est encore celle des quatre camps répartis sur le territoire kosovar. 130 personnes, dont une centaine ont moins de 18 ans, ont été installées à la hâte en 1999 à Zitkovac, en zone serbe, sur le site d’une ancienne mine de plomb. Les taux de saturnisme dans le sang des enfants ont dépassé les seuils mesurables par les appareils des médecins venus de Belgrade. Au milieu des ordures, des gosses dépenaillés vont chercher l’eau polluée à la pompe installée seulement durant l’été 2005. Les Roms devaient rester 6 mois dans leurs baraques de bois et ils y ont déjà passé 6 hivers avec des températures qui dépassent les -20°. En 2005, la Minuk a rappelé au gouvernement Kosovar que le respect des droits des minorités et le retour des réfugiés faisaient partie des standards à atteindre avant d’envisager une quelconque forme d’indépendance. Un nouveau quartier rom va donc sortir de terre sur l’emplacement de l’ancien, et des barres de béton vont remplacer les maisons de plain-pied mieux adaptées à leur mode de vie.
« Nous avons appris que nous allions être relogés par la radio, personne ne nous a consultés », s’insurge Habib Ajdini, le représentant de ces 43 familles. « Beaucoup de gens ont peur et refusent de retourner en zone albanaise d’où nous avons été chassés. Nos maisons ont déjà été brûlées et on ne veut pas que ça recommence. Beaucoup d’entre nous ont des titres de propriété, et on nous propose de nous entasser dans des appartements. Nous sommes une minorité, mais nous demandons que nos droits à la sûreté, à un logement et à un emploi soient respectés ». Pour preuve de la méfiance et de la peur tenace, les Roms de Mitrovica exigent la construction d’un pont les reliant à la partie serbe de la ville en préalable à leur retour.
A 40 kilomètres plus au sud, la situation n’est guère meilleure pour les Roms restés en zone albanaise. Regroupées depuis 1999 dans le camp de Plemetin, près de la capitale Pristina, 644 personnes sont parquées au pied de l’antique centrale thermique d’Obilic qui toussote sa fumée jaune, infestant cette partie du pays qui est déjà le plus pollué d’Europe.
« C’est vrai qu’on a l’impression d’être oublié », témoigne Barush Berisha, le délégué Rom, au milieu des chiens, des poules, des odeurs d’eau stagnante et du vacarme des générateurs électriques. « Pourtant, le Kosovo devrait appartenir à tous ceux qui y habitent. Contrairement aux Serbes ou aux Albanais, nous, nous n’avons pas de patrie de rechange ». Les Roms de Plemetin avouent qu’ils sortent peu du camp par peur des réactions hostiles et des agressions d’une minorité active de la population albanaise. De toute façon, quasiment personne n’a de voiture et Plemetin, surnommé « la honte du Kosovo », n’est pas desservi par les transports en commun.
À quelques kilomètres de là, Pristina désormais totalement albanaise, s’étale dans une cuvette entourée de collines. Les camps militaires internationaux cernent la ville où se regroupe la majorité des fonctionnaires onusiens et les nombreuses ONG qui interviennent au Kosovo. Les routes qui y mènent ne sont plus entretenues depuis longtemps et sont parsemées de panneaux ésotériques destinés aux blindés de la K-For.
La ville, royaume du piratage des CD et DVD et de la contrefaçon textile, surnage dans sa pauvreté qui a encore augmenté avec le passage à l’Euro. La plupart des familles vivent de la solidarité financière de parents exilés en occident ou en Turquie.
Aux terrasses des cafés, une petite fille de 5 ans tente de vendre ses plaquettes de chewing-gum. Avant elle se sont succédés les innombrables colporteurs de cigarettes et de cartes téléphoniques et bon nombre de mendiants. Derrière elle s’alignent les files interminables de 4X4 blancs et rutilants de l’ONU, de la Minuk et de l’OSCE.
Le budget de la Minuk s’est élevé à plus de 374 millions de dollars entre juillet 2004 et juillet 2005. Au vu de l’état du Kosovo, cet argent n’a profité ni à la population ni aux espoirs de paix et de réconciliation qui sous-tendaient pourtant l’intervention de l’Otan de 1999 sur la base de la résolution 1244 de l’ONU. Quant à l’avenir institutionnel de la province, il oscille entre la volonté de partition de la minorité serbe, inacceptable pour les Kosovars Albanais et « l’indépendance conditionnelle » désormais prônée par la Minuk, sans que personne ne sache trop ce que cette terminologie englobe. Le Kosovo reste pour l’heure un protectorat international aux horizons flous dont le gouvernement n’a aucun pouvoir et dont le Premier ministre, Ramush Haradinaj, a dû démissionner pour être jugé à La Haye par le Tribunal Pénal International pour ses crimes de guerre supposés lorsqu’il était officier de l’Uçk. Le statut final de la province, qui devrait être décidé avant la fin de l’année après avoir déjà été repoussé de deux ans, reste un casse-tête.
Marc Leras