Macédoine : les Roms aux portes fermées de l'Europe
Les quelques villas modernes ne parviennent pas à cacher l'enchevêtrement de taudis. Des familles de huit à dix personnes s'y entassent dans une pièce, deux pour les plus heureux. Image d'Epinal dans les Balkans, les enfants jouent au milieu des détritus.
Mais ici, c'est Sutko Orisari, le plus grand et le plus ancien des quartiers roms des Balkans, en lisière de Skopje, capitale de la Macédoine, pays que se partagent Slaves et Albanais. Se partagent au sens propre du terme, la rivière Vardari séparant les habitations albanaises à Skopje, l'alphabet latin et les mosquées au nord des églises orthodoxes et du cyrillique des Macédoniens. Plantée sur une colline, une croix géante surplombe les minarets à la mode turque et l'appel du muezzin.
Les Roms, musulmans ici comme les Albanais, sont tolérés par les deux communautés, à condition qu'ils vivent à l'écart. 45.000 des 150.000 Roms de Macédoine se sont massés dans la périphérie de l'ancien vilayet des Balkans ottomans, métropole d?une ex-république yougoslave de deux millions d'habitants ayant acquis, sans l'avoir vraiment demandée, l'indépendance en 1991.
« A Sutko Orisari, les gens souffrent de la discrimination, de la misère et du chômage », se désole Hassan Edis, responsable jeunesse du parti roms unis pour l'émancipation. L'entrée de son bureau est barrée d'un panneau prohibant les armes à feu, ce qui ne l'empêche pas de mitrailler ses griefs.
« Les coupures générales d'électricité sont fréquentes car les gens ne peuvent pas payer les factures, il manque des canalisations pour l'eau courante et de nombreux enfants ne vont pas à l'école faute de moyens », explique-t-il en déambulant dans les rues de terre battue. « 70% des gens n'ont pas de travail. Moi-même, je suis parti deux ans en Allemagne pour bosser. Tous ceux qui peuvent le font, les Roms ne connaissent pas de frontière et du temps de la Yougoslavie on n'avait pas besoin de visa. Mais avec Schengen, il est quasiment impossible d'avoir un visa et les frontières sont fermées ».
Pourtant, l'immigration économique, la plupart du temps temporaire, est le mode de survie traditionnel de ces Roms sédentarisés. Ce sont les exilés, en envoyant de l'argent régulièrement, qui permettent la survie de ceux qui sont restés.
Ces derniers vivent d'expédients, de mendicité ou de recyclage de métaux et cartons. Quelques uns des plus chanceux ont installé des baraques le long de la route, où ils vendent à des tarifs défiants toute concurrence des contrefaçons de fringues ou de DVD.
La Macédoine, dont le nom officiel est Ancienne République Yougoslave de Macédoine (Arym) pour ne pas froisser les Grecs pour qui l'antique pays d'Alexandre est définitivement hellénique, frappe aujourd'hui à la porte de l'Union Européenne. Et le gouvernement multiethnique issu de la brève guerre civile de 2001 entre Slaves et Albanais sait que la situation des minorités et les questions de discriminations sont des critères majeurs pour l'adhésion. Et que la situation des Roms pourrait faire tâche. Aujourd'hui, les Roms de Macédoine ont pourtant la réputation d'être les mieux lotis de toute l'Europe centrale.
Dans le cadre du programme d'Etat « Décennie Rom », des droits culturels et sociaux ont été accordés. Notamment une allocation mensuelle équivalente à 30 ou 40 euros pour les familles roms déshéritées, c'est-à-dire la quasi-intégralité qui vit désormais de cette maigre aide sociale quand le salaire moyen est à 200 euros.
« Les Roms, à part danser, boire, jouer de la musique et faire des enfants, ils ne sont bons à pas grand-chose ». Petar, chauffeur de taxi macédonien, résume pourtant benoîtement l'image de la minorité rom dans ce petit pays balkanique et surtout des discriminations dont sont victimes ces citoyens de seconde zone.
Bislim Muzafer est un cas à part chez les Roms.
Ce poète édenté qui partage la seule pièce de son logement avec sa femme et ses six enfants, est passé de la tradition orale à l'écrit. Chanteur multilingue dont la voix de crooner est appréciée dans les mariages de toute l'ex-Yougoslavie depuis qu'il a cinq ans, il écrit poésies et histoires qui témoignent de la culture de son peuple, mais si seuls quelques opus de son oeuvre abondante sont publiés.
« Il y avait des discriminations contre les Albanais, mais ils ont pris des fusils, fait la guerre et cela s'est arrangé pour eux. Nous les Roms, nous voulons la paix et rien ne change pour nous », résume-t-il en avalant un thé brûlant et en fumant l'une derrière l'autre ses « 19 », les cigarettes locales. « Je voudrais que mes enfants étudient, mais si l'école est gratuite, il faut payer les livres et je n'ai pas l'argent pour cela. Les Roms sont intelligents, polyglottes, savent s'adapter partout et ont une riche culture orale. Notre principal obstacle est l'analphabétisme qui nous repousse en marge de la société et nous maintient dans la misère ».
Même chose à Studorek, quartier rom de la ville provinciale de Komanovo, taudis à ciel ouvert où vivent 5000 personnes.
Logement, école, chômage, santé? Président du parti de l'unité Rom de la bourgade, Shabani Senou égrène lui aussi les difficultés du quotidien. Un fruit amer que Djelana Durakowski goûte de nouveau. Réfugiée en France avec sa famille pendant la guerre, lycéenne en Isère, elle a été expulsée avec sa famille durant l'hiver 2005. Depuis, elle traîne sur les rues poussiéreuses de ce quartier, sans espoir de pouvoir quitter de nouveau le pays et sans argent pour acheter un timbre et correspondre avec ses amis français.
« Les organisations nationales et internationales disent que la situation des Roms est bonne en Macédoine, que ce critère pour entrer dans l'Union Européenne est respecté », constate Shabani Senou. « Mais dans les faits, rien ne s'arrange. Le gouvernement et les ONG mentent, toutes les formes de discriminations contre les Roms continuent ».
Ailleurs dans la ville, d?autres Roms, environ 400, se sont installés le long de l'ancienne ligne de chemin de fer. Le long des façades où le plastique remplace les vitres, les maisonnettes se succèdent. Les paraboles témoignent de la présence de groupes électrogènes et de dérivations illégales. Sans électricité, la plupart des habitants doivent aller couper du bois pour se chauffer et cuisiner.
Amed Iseni, 27 ans, a failli mourir de cette corvée. Il en est resté hémiplégique. Ce père de deux enfants passe désormais ses journées sur une terrasse de un mètre carré surplombant des escaliers inaccessibles pour lui.
« Dans les nouveaux temps du capitalisme, tu dois payer pour te soigner. Avant c'était gratuit », rappelle Muhamed Alisa, un ancien boxeur professionnel au chômage. « Ici, c'est désormais la jungle, les aides sont détournées. Nous demandons au gouvernement qu'au moins un membre de chaque famille du quartier puisse travailler, mais nous n'avons jamais eu de réponse. Des ONG et des associations viennent nous voir régulièrement, mais jamais rien ne change ».
TV Sutel est un des programmes phares de la « Décennie Rom ». Cette télé diffusée par Internet et satellite en langues rom et macédoniennes a pour vocation de transmettre la culture rom aux jeunes générations. Une initiative rare, pilotée par la macédonienne Meri Janevska.
« La Macédoine est un pays multinational où l'égalité entre tous doit être un objectif », constate la directrice d'antenne. « La spécificité des Roms est qu'ils sont victimes de discriminations dans toute l'Europe centrale. En Macédoine, ils sont sans doute plus libres qu'ailleurs, mais les énormes problèmes sociaux qu'ils rencontrent ne sont jamais pris en compte ».
Marc Leras