Les martyrs rouges du Liban détruit
Au milieu des proclamations de « victoire divine » du Hezbollah le long des autoroutes et des voies secondaires, leurs neuf visages sur une affiche frappée de la faucille et du marteau rappellent la participation du Parti Communiste Libanais à la « résistance nationale » lors de la guerre israélienne de l'été 2006.
Alliés au Hezbollah et aux Chrétiens du général Aoun, les communistes Libanais ont, eux aussi, perdu des « chaïds ». C'est au Sud et dans la Bekaa, régions majoritairement, que ces militants du PCL sont tombés, la plupart écrasés sous les gravats de maison frappées par des missiles tirés d'avions ou d'hélicoptères.
C'est à Srifa, hameau miséreux qui survit de la production de tabac, dans le « quartier Moscou » qu'Ahmad Salim Najdi, 28 ans, son beau-frère Ali Hussein, 31 ans, et son neveu Ali Sabra, 16 ans, ont été pulvérisés avec quatre autres compagnons. Le bâtiment de trois étages dans lequel il s'était réfugié s'est volatilisé au treizième jour des bombardements qui ont causé 38 morts dans le village.
La maison de Sobhyée Fahes, 68 ans, n'est qu'une ruine. Les trois victimes étaient ses fils, beau-fils et petit-fils. Seuls les hommes étaient restés dans le village après le déclenchement des hostilités. Femmes, vieillards et enfants avaient fui vers les montagnes du nord. Les proches n'ont pu récupérer que quelques lambeaux qu'ils ont enterrés.
Sans homme et sans salaire, la famille de Sobhyée est aujourd'hui à la dérive. Des 10.000 dollars versés par le Hezbollah pour la perte des siens et de son domicile, il ne reste rien. Les billets verts se sont volatilisés dans les frais de funérailles.
Sa fille Fatima est désormais veuve. A 32 ans, elle va devoir élever seule sa fille et ses deux garçons, âgés de 6 à 13 ans. Encore sous le choc, elle a du mal à envisager l'avenir. Son mari, journalier sans emploi fixe, ne lui a rien laissé. Dans cette région sinistrée par le chômage et la pauvreté, elle sait qu'elle a peu de chance de trouver du travail et que les membres de sa famille sont dans la même situation qu'elle.
Partout à Srifa, les survivants ruminent colère et incompréhension face au feu du ciel qui s'est abattu sur leur village. Les photos des martyrs fleurissent dans chaque maison, les malédictions pleuvent sur Israël et les États-Unis. Les autres pays occidentaux, dont la France, ne sont pas non plus épargnés.
En mourant à 27 ans, Hassan Kraim a laissé sa mère dans un océan de douleur. Cueilleuse de tabac, elle avait fui les combats pour Tripoli, dans le nord, emportant avec elle son plus jeune fils. Militant du PCL, Hassan avait lui refusé de partir. Pendant quelques jours, il a pu difficilement donner des nouvelles, avant un silence radio total. C'est à la télévision, en écoutant la liste quotidienne des victimes, que Nouhadi a appris la mort de son fils. Mécanicien, son salaire faisait subsister la famille.
Depuis, cette veuve vit seule dans sa maison de deux pièces avec son cadet âgé de 16 ans. « La vie n'est plus rien, je n'attend qu'une chose, rejoindre mon fils », pleure-t-elle des ses yeux verts. « Il était resté à Srifa pour protéger les gens et les biens. J'ai du attendre un mois pour récupérer ce qu'il restait du corps d'Hassan. Le Hezbollah m'a donné 750 dollars et le gouvernement nous néglige ».
Baalbek, dans la plaine de la Bekaa, a aussi été particulièrement visé par l'aviation et les commandos israéliens. L'hôpital a reçu 300 blessés, dont certains atteints par des bombes au phosphore. C'est à la sortie de cette ville, dans le village de Jemalieye, que Maxime Jamal Al Din, lycéen de 16 ans, fils du maire communiste et militant de la jeunesse du parti, a trouvé la mort dans la nuit du 1er août 2006.
Sorti de la maison familiale pendant un bombardement, il a été pris pour cible dans le jardin par un hélicoptère. Sa famille a retrouvé ses restes pendus aux fils électriques de la rue. Les six roquettes tirées ce soir-là ont tué sept personnes.
Les portraits de Maxime, d'Hassan, d'Ali et des autres « martyrs » du PCL sont désormais placardés à Beyrouth sud, dans les quartiers chiites de Roueis et Ghbairy, cibles principales de l'aviation israélienne. La vision y est toujours apocalyptique, entre immeubles effondrés et mares d'eau stagnante. Militant du PCL, Salam Harb n'a pas quitté la zone durant les bombardements et a participé à la défense civile.
Au détour des rues, il montre encore les trous béants qu'ont laissés les missiles non explosés. « Le quartier a connu 150 morts et 400 immeubles détruits, ce qui correspond à 7 à 8.000 logements. Heureusement, 90% de la population s'était réfugié dans les montagnes », explique posément ce professeur à l'école hôtelière de Beyrouth. « Les pays arabes ont promis de nous aider à tout reconstruire en un an, mais c'est surtout pour faire oublier qu'ils sont restés muets toute la durée de la guerre. Nous comptons plutôt sur les Libanais de la diaspora pour nous aider ».
En attendant, dans ces zones tenues par les hommes en noir du Hezbollah, des enfants au regard dur fouillent les décombres, à la recherche de bijoux, de livres, ou tout simplement de fils de cuivre qu'ils revendront au kilo.
Les bombardements et les destructions ont également porté un coup dur à l'économie libanaise. Si dans le Sud Liban, la présence de bombes à sous munitions empêche les récoltes, tout le tissu d'artisanats et de petites industries qui faisaient vivoter les quartiers chiites de Beyrouth, déjà frappés massivement par le chômage, a disparu.
La colère des masses défavorisées, massivement chiites, s'est exprimé lors des manifestations monstres contre le gouvernement Siniora, qualifié de pro-occidental. Le statu quo qui en a découlé n'a fait que geler la situation.
Jbail : après la guerre, la marée noire
Vêtus de combinaisons blanches, une soixantaine de Libanais encadrés par des équipes américaines réinventent le tonneau des Danaïdes sur la plage d'Hamchit, à Jbail, entre Beyrouth et Tripoli. Ces images-là ont un air de déjà vu dans d'autres endroits du monde. Mais le Liban fait face à la plus grave marée noire qu'ait connu la Méditerranée après que les réserves nationales de Fioul, bombardée par l'aviation israélienne en juillet 2006, ne se soient déversées dans la grande bleue.
Depuis, les nappes ont bougé, souillant les côtes du Liban, mais aussi de Syrie et de Chypre. Une bonne partie du fioul lourd a coulé au fond, souvent à plus de 30 mètres. Les plaques sont ramenées à la surface au gré des tempêtes et des courants.