Bosanska Krupa, après la guerre
Les fermes éventrées se succèdent en enfilade le long des routes et des chemins. Chaque gravât évoque une vie brisée. La région de Bosanska Krupa, toute proche de Bihac, en Bosnie-Herzégovine, a été en première ligne du conflit ethnique qui a déchiré l'ex-Yougoslavie dans la première moitié des années 90. Ce canton frontière avec la Croatie est passé de 58.000 habitants avant la guerre à 30.000 aujourd'hui. Les morts et les exilés causés par les affrontements entre miliciens serbes, bosniaques et croates de 1992 à 1995 ont anéanti la région. La cité a changé plusieurs fois de mains durant ces années de folie collective. Les Serbes, qui avaient dès le 10 septembre 1991 pris d'assaut le commissariat de Bosanska Krupa, ont totalement détruit par l'explosif la ville et les bourgs musulmans. Ces derniers ont répondu par l'incendie des maisons et des fermes serbes quand les miliciens tchetniks se sont repliés sur les collines et ont abandonné la vallée. Quant aux survivants, ils ont dû rebâtir leur existence à la sortie du désastre, avec seulement en main d'irréguliers dons en nature provenant du gouvernement ou d'ONG.
« J'étais sur la colline et je voyais ma ville brûler à travers mes jumelles », se souvient Music Bazdarevic, musulman laïc affecté aux transmissions dans l'armée bosniaque. « À notre retour, seule l'église orthodoxe était encore debout ». Après Sarejevo et Srebrenica, Bosanska Krupa a été la troisième ville de Bosnie à subir les plus lourds dégâts de la guerre. Dans chaque vallée de ce coeur des Balkans, le long des rivières Una et Krusnica, les briques rouges apparentes des habitations reconstruites se dressent à quelques pas de ruines.
« L'économie locale, basée sur l'exploitation du bois, l'agriculture et le tourisme a été totalement annihilée, toutes les usines sont inutilisables », se navre Ademir Mesic, journaliste à la radio locale. « Aujourd'hui, plus de la moitié de la population est sans travail. Les jeunes partent à l'étranger dès qu'ils le peuvent, et ceux qui restent sont confrontés au chômage, à l'alcool et à la drogue ».
Avant la guerre, le district de Bosanska Krupa était peuplé de 70 % de Musulmans, de 28 % de Serbes, les 2 % restant étant constitués de Catholiques, comme sont nommés ici les Croates, et de Roms. L'église catholique a été rasée comme les mosquées de la ville. Mais 11 ans après la paix des accords de Dayton, partout où le regard se porte des minarets, financés par l'Arabie Saoudite, sont érigés. Dans ce pays qui transpire la pauvreté, les mosquées ont poussé au détour de chaque vallon et dans chaque village.
Si le grand hôtel Stari Grad de Bosanska Krupa ne sert pas d'alcool à ses clients, dans la rue, les femmes voilées se comptent sur les doigts d'une main et la rakia, l'eau-de-vie locale, coule à flot dans les bars et dans les foyers, souvent accompagnée de charcuterie de porc. Isolée du reste de la Bosnie durant la guerre, la poche de Bihac n'a pas connu l'arrivée de djihadistes internationaux et n'expose aucun indice de fondamentalisme.
Pourtant, l'Islamic Development Bank Saudi Arabia est le premier donateur de la madrasa flambante neuve du village voisin de Cazin. Dans cet immense bâtiment ultramoderne, 200 garçons et filles, séparés durant les cours, suivent en internat la scolarité classique du lycée, à laquelle s'ajoute un enseignement coranique. L'islam bosniaque appartient au hanafisme, la branche la plus libérale du sunnisme, et regroupe des slaves islamisés lors de la longue occupation turque. Interdite par Tito, l'installation de six écoles coraniques sur le territoire de la Bosnie a été autorisée en 1867 par l'empire austro-hongrois et confirmée par le nouvel état bosniaque.
Dans les classes équipées de tout l'arsenal des nouvelles technologies, les lycéennes portent unanimement un voile coloré. « Une obligation du Coran », justifie Rifet Sahinovic, le directeur. « Notre but n'est pas de former des oulémas, mais des médecins, des avocats, des architectes », se défend le jeune proviseur qui préfère mettre en avant les dons de musulmans locaux aux financements étrangers de son institution. « Les élèves apprennent le Coran et l'arabe est enseigné comme une langue étrangère ». À travers ces écoles, qui disposent de moyens dont les établissements publics ne peuvent même pas rêver, l'Arabie Saoudite garde la main sur la formation des futures élites de la fédération croato-bosniaque, l'une des deux entités de la république de Bosnie-Herzégovine.
Loin du fanatisme nationaliste ou religieux destructeur, le temps semble au contraire commencer à faire son oeuvre dans les communautés bosniaques qui se sont déchirées.
En compagnie de toute sa famille, Juliana Besic, 19 ans à l'époque, a quitté précipitamment Bosanska Krupa devant l'avance des Serbes.
Réfugiée durant trois ans à Tasin, un village situé à une trentaine de kilomètres, elle a survécu dans un garage à 1201 jours d'enclavement. Son fiancé est mort durant le siège. Revenue dans la ville libérée en 1995, elle s'est d'abord installée dans une demeure appartenant à des serbes, jusqu'à ce que ses parents reconstruisent la maison familiale.
« Avant la guerre, nous ne faisions aucune différence entre les différentes nationalités », se souvient la blonde musulmane. « Personne ne peut oublier ce qui s'est passé, mais tout le monde veut désormais tourner la page. Mes amis du lycée sont morts ou à l'étranger. Nous sommes une génération sacrifiée. Si je peux, moi aussi je partirai ».
« Quand nous étions Yougoslaves, j'avais des amis musulmans et croates, et aujourd'hui aussi », confirme Dusan Beronja, paysan serbe brun et trapu revenu s'installer sur ses terres en 2000 après « une petite ballade » de 5 ans. Avec le reste de la population, il a quitté son village de Radic en 1995, pour s'installer dans un camps de réfugiés près de Tuzla, en Republika Sprksa. Le seul Serbe qui soit resté pour accueillir l'avancée de l'armée bosniaque n'a jamais été revu. Radic rasé par les Musulmans, il a fallu là aussi tout reconstruire. Dusan Beronja a combattu avec les Serbes pendant la guerre. La Republika Spskra, l'entité serbe de Bosnie, lui verse une pension de 13 euros par mois pour ses blessures. Chômeur en Bosnie, son fils est parti travailler sur les chantiers en Autriche. Dans sa nouvelle ferme financée grâce à une ONG britannique, Dusan est aujourd'hui incapable d'expliquer ce qui a enflammé la Bosnie multiethnique dans un conflit sanglant auquel il a apporté sa pierre et son fusil.
« Le front était à un kilomètre d'ici », montre-t-il, le doigt tendu. « Les Musulmans et les Serbes n'aiment pas la guerre et personne ne comprend pourquoi elle a eu lieu. La guerre est venue de la politique, de l'argent des USA, de l'Europe. Tous les pays ont donné de l'argent pour la guerre et voulaient détruire la Yougoslavie. Nous nous sommes retrouvés soldats pour défendre nos maisons et nos familles et nous vivons désormais entre Serbes et Musulmans comme avant, mais plus pauvres dans un petit pays manipulable ». Nés dans une Yougoslavie respectée sur la scène internationale comme leader des non-alignés, les Bosniaques sont aujourd'hui prisonniers de leurs étroites frontières. Même les républiques slovène et croate ne leur accorde des visas qu'au compte-goutte, en échange de garanties financières exorbitantes pour le niveau de vie local.
Autour d'un petit-déjeuner constitué de café turc, de bière et de rasades de shljivovitza, la musulmane Juliana Besic approuve bien des propos de cette famille serbe qui la reçoit. « Quelqu'un qui a détruit ma maison, tué les miens, que lui dire maintenant ?» constate-t-elle. « J'aime la paix. J'ai été réfugiée, eux aussi, ça fait un à un comme au foot. Notre problème d'aujourd'hui est de trouver du travail ».
Assise devant sa télévision, qui diffuse les programmes de la chaîne nationale de Serbie-Monténégro captée par le satellite, la musulmane Emina Hadzic, 63 ans, a elle aussi fuit l'avancée serbe en 1995, avec 21 membres de sa famille. Elle a également reconstruit sa maison, à 10 mètres de son ancienne demeure. Elle non plus n'a pas d'explication rationnelle à ce qui s'est passé : « Après la mort de Tito, les partis nationalistes ont progressé. Petit à petit, les clients serbes ne venaient plus fréquenter mon restaurant. Nous commencions à avoir peur, mais jamais je n'aurais pensé qu'une guerre éclaterait. Aujourd'hui mes amis serbes et catholiques reviennent me voir. Mon fils a ouvert une pâtisserie, et tout le monde va se servir chez lui, comme avant. Peut-être les politiciens avaient besoin de la guerre ».
« Ce sont les politiciens comme Karadzic et Mladic qui ont manipulé les Serbes », confirme Zijad Eljazovic, agriculteur musulman qui a connu l'exode. « J'ai mis trois ans pour reconstruire ma maison, seul avec mes enfants. Aujourd'hui je travaille avec des paysans serbes du village voisin sur un projet d'irrigation. Mais trop de gens ont quitté la région. La terre n'est plus suffisamment cultivée, la forêt avance et l'hiver, les loups se rapprochent dangereusement des habitations ».
Pour ces survivants, encore meurtris plus de 10 ans après la fin des combats, le quotidien est précaire et l'avenir incertain. Sans travail et sans beaucoup de ressources, les Bosniaques pansent leurs plaies et tentent de rebâtir leur existence, hantée par leur « vie d'avant » et les êtres chers du passé définitivement perdus.
Marc Leras